« La décentralisation requiert que l’on promeuve une autre culture dont celle de producteurs de richesses » Nestor Hemle

Publié le 17/08/2020 | J&P

Cameroun

Bien qu’elle soit effective depuis quelques années au Cameroun, la décentralisation est encore à sa phase de balbutiement , écartelée entre le désir tiède des gouvernants de la faire avancer et ses maladies infantiles que sont entre autres , l’insuffisance des ressources, la non appropriation du nouveau style de gestion des collectivités décentralisées par ses principaux acteurs, les relations conflictuelles entre l’administration et les élus etc. A l’occasion de la célébration de la journée africaine de la décentralisation célébrée ce 10 août, La Lettre de la Bourse a sollicité les éclairages de monsieur Nestor Hemle, expert en coopération décentralisée et en développement rural, Directeur du programme "Jeunesse et coopération " à Bruxelles dans la négociation Groupe Afrique-Caraïbe- Pacifique(ACP)/ Union européenne. Entretien .

Plus de 100 jours après la mise en place des premiers exécutifs communaux de la décentralisation, à l'heure du bilan, le constat  majeur est  la relation conflictuelle entre l'administration et les collectivités locales concernant les  compétences des uns et des autres, quelle est votre analyse ?

Pour toute nouvelle majorité élue qui arrive aux commandes d'une collectivité territoriale décentralisée -toutes tailles confonduesla période dite des "100 premiers jours" constitue une sorte de sas permettant au nouvel exécutif de prendre ses marques en prouvant qu'il est capable en terme de responsabilité, de légitimité et de légalité.

- la responsabilité c'est d'intégrer dans votre logiciel de gouvernance que la collectivité ne naît pas avec votre élection. Dans toute une série de domaines vous héritez  d'engagements qu'il faut honorer, peut-être même avec plus d'efficacité que vos prédécesseurs ;

- la légitimité si vous avez été élu sur la base d'un projet c'est le moment d'arrimer les aspects possibles de celui-ci -en isolant les slogans- dans la continuité des engagements et obligations de la collectivité territoriale décentralisée ;

- la légalité, enfin, c'est de faire constamment de la loi le "tamis" de toute votre action.

la décentralisation est un processus de coproduction du développement des services aux populations qui se met en oeuvre au Cameroun depuis trente cinq ans ; c'est donc un bon paquet d'années déjà pour exiger que ses effets commencent à être visibles. il ne s'agit pas non plus d'un one man show du type chacun chez soi mais, en responsabilité, de la coconstruction de collaborations nouvelles, la mise en place de synergies d'actions efficaces -impliquant l'ensemble des acteurs majeurs de la vie locale autour dudit chantier par endroit et non uniquement les élus locaux et les représentants de l'etat- en vue de la transformation et de l'embellissement des territoires. Mû par un tel positionnement au service de l'intérêt général
que l'on soit maire ou préfet, je ne vois pas d'où peuvent surgir des oppositions qui  parasitent ainsi le début de ce mayorat.

De l'avis de certains maires, la faiblesse des ressources financières dédiéesinhibe l'action communale, quel est votre sentiment ?

C'est tout à fait compréhensible dans la mesure où, d'une manière générale, au Cameroun on a davantage une culture de gestionnaires de crédits "en bon père de famille" dit-on. la tendance est naturellement de demander plus dans ce qui est collecté, reversé dans la bourse commune c'est à dire dans le budget de la nation. or la décentralisation et on le verra bientôt requiert, pour son implémentation parfaite, que l'on promeuve une autre culture parmi les nouvelles autorités locales : celle de producteurs de richesses.

Une analyse comparée des ressources allouées aux communes pendant les 45 dernières années fait le constat d'une faiblesse des allocations financières mais avec beaucoup plus de production de développement local entre 1974 et 2017 et beaucoup plus d'argent mais très peu de production de richesses entre 2017 et 2020, comment expliquer ce paradoxe ?

Je suis à l'origine de l'analyse à laquelle vous faites allusion ici et que j'ai exposé au cours d'une émission de télévision l'année dernière. la question des ressources financières se pose de façon constante depuis toujours. il y a toutefois  lieu de constater que depuis la promulgation de la nouvelle loi fondamentale qui consacre la décentralisation au Cameroun : les ressources des collectivités territoriales décentralisée -certes insuffisantes- tous guichets confondus sont en constante augmentation. Mais qu' en est-il, à ce stade, des finalités qui justifient cette progression c'est à dire les services aux populations, la transformation et l'embelissement des territoires ? De 1974 à 1995 période couverte par la première loi communale il y avait en effet 4 et parfois 6 fois moins de ressources dans la plupart des communes mais plus de développement. De 1995 à 2020 on peut aisément observer un mouvement contraire c'est à dire que les collectivités territoriales décentralisées   qui sont en droit de demander à l'etat de tenir ses engagements financiers se doivent par ailleurs de reconnaître que l'important différentiel entre leur assiette socle et les nouvelles ressources (recettes comprises) n'apportent rien de déterminant dans les localités. l'argent n'est donc pas tout. il y aura bientôt des ressources humaines avec la réforme effective du Cefem devenu École Nationale  d'Administration des Collectivités territoriales décentralisées, il restera toujours d'autres ressources à mettre dans le tuyau notamment celles qui sont non-financières et qui ne peuvent être mobilisées que par l'exemplarité des élus

Comment les collectivités locales peuvent elles devenir de vrais pôles économiques de développement ?

En s'ouvrant davantage dans leur propre environnement et en initiant des formes nouvelles de collaborations agissantes avec des collectivités locales homologues à l'échelle du département, de la région et même nationale même si ces 2 niveaux ne sont pas expressément mentionnés dans la loi. il faut susciter et accompagner l'organisation des acteurs de l'économie locale, initier des partenariats avec les établissements d'enseignement et de formation, distribuer  massivement des prêts d'honneur aux corps de métiers en favorisant leur installation, investir dans la construction des hôtels d'entreprises, des installations commerciales diverses etc. inciter les établissements de crédits et divers autres institutions d'animation  à s'installer dans les localités, Négocier des contrats d'objectifs avec l'etat afin d'obtenir un label vous permettant créer des zones franches avec des commodités pour des investisseurs potentiels.

Pensez vous que l'intercommunalité puisse servir d'adjuvant pour développer les collectivités locales ?

l'intercommunalité ne se décrète pas même si la loi l'a intégré et que du ministre au préfet toute la chaîne de commandement incite les maires à s'y engager. elle doit être la conséquence d'une prise de conscience, la volonté  de chaque maire porteur d'une vision de mutualisation des moyens pour agir ensemble et  partager avec ses pairs. il faut en parler, les inciter par divers moyens  sans toutefois les contraindre à la mettre en oeuvre.

Réalisé par S. Douala Epale

Source: La lettre de la bourse

J&P


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