Burkina Faso/Entrepreneuriat agricole : Des amphithéâtres aux champs à Bagré, des étudiants font pousser des oignons ainsi que plusieurs autres spéculations

Publié le 21/04/2026 | La rédaction

Burkina Faso

Sous le soleil implacable d’avril à Bagré, entre la poussière de la piste routière et les reflets pâles des canaux d’irrigation, de jeunes agro-entrepreneurs tracent leurs sillons. Bottes aux pieds pour certains, mains plongées dans des tas d’oignons fraîchement récoltés pour d’autres, ils sont nombreux ces étudiants à avoir troqué les amphithéâtres pour les champs. Ils ont été les premiers à expérimenter un programme d’incubation qui a retenu de nombreux étudiants des régions dans divers domaines. Leur pari à eux ? Faire de l’agriculture une voie d’excellence et contribuer à leur manière à l’autosuffisance alimentaire au Burkina Faso.

Il est un peu plus de midi dans les profondeurs de la plaine de Bagré. La chaleur est dense, presque palpable. Elle enveloppe les corps, s’infiltre dans les vêtements, s’accroche à la peau. Le vent chaud se mêle à celui de l’humidité. Au sol, la terre est sèche en surface mais laisse deviner une fertilité souterraine. À quelques mètres, un canal d’irrigation déroule son ruban d’eau trouble, divisant la plaine en deux parties.

L’eau est vitale dans cet environnement de production. C’est ici, dans ce contraste entre aridité et humidité maîtrisée, que sont installés de nombreux étudiants d’universités publiques. Accroupie au milieu d’un vaste tapis d’oignons violets, Wendinda Fatou Compaoré trie et aère ses oignons fraichement récoltés. Sous son chapeau de paille, son visage est marqué par l’effort, mais éclairé d’un sourire fier.

Autour d’elle, des bassines, des bidons d’eau, quelques ustensiles de fortune témoignent d’un quotidien de fermière. « Quand je suis arrivée ici, je savais que ce ne serait pas facile. Mais je ne pensais pas que ce serait aussi formateur », confie-t-elle, les mains encore plongées dans les bulbes au sol. Comme elle, ils sont une quarantaine à avoir intégré en 2023 le programme d’incubation de l’Agence nationale de valorisation des résultats de la recherche et des innovations (ANVAR). Une initiative présidentielle organisée par le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, visant à transformer les diplômés en créateurs de richesses, en les installant directement sur des sites agricoles stratégiques.

Une immersion difficile, mais formatrice

Loin des salles de classe, la plaine de Bagré impose ses règles. Ici, tout s’apprend sur le terrain. Le sol, le climat, l’eau, les maladies des plantes, la commercialisation… rien n’est théorique. « On a appris sur le tas. Même ceux qui n’avaient pas de base en agriculture ont pu s’en sortir grâce à l’encadrement », explique Wendinda Fatou Compaoré, titulaire d’une licence professionnelle en production et santé animale. À ses côtés, à environ 500 mètres de son champ, Balkissa Kafando, diplômée en productions végétales et agronomiques a également fait une bonne moisson d’oignons. « Au début, on se disait que ça allait être compliqué. Et ça l’est. Mais c’est une expérience qui te transforme. Tu apprends la patience, la rigueur… et surtout l’humilité. »

Dans les champs, les gestes sont précis, répétés, parfois épuisants. Labour, planage, piquetage… des tâches exigeantes physiquement, encore plus pour les jeunes femmes. « Il y a des activités qu’on ne peut pas faire seules. On est obligées de faire appel à de la main-d’œuvre. Ça augmente les coûts », reconnaît Wendinda Fatou. À cela s’ajoutent des contraintes culturelles. Certaines opérations, comme les traitements phytosanitaires, leur sont interdites. Une réalité qui rappelle que l’innovation agricole se heurte aussi à des normes sociales. Mais loin de les décourager, ces obstacles semblent renforcer la détermination des deux jeunes filles.

Les réalités de l’agrobusiness

À quelques centaines de mètres, Wilfried Zongnaba s’affaire dans son champ d’aubergines. Bottes enfoncées dans la terre, il désherbe avec application. Ses gestes sont concentrés et techniques. « Moi, je viens d’un milieu agricole. Mais ici, j’ai appris à produire autrement, de manière plus scientifique », explique cet étudiant en agronomie. Installé sur une parcelle de 0,75 hectare, il jongle entre plusieurs spéculations : oignon, aubergine, soja. Une stratégie de diversification indispensable pour limiter les risques.

Mais produire n’est pas le principal défi selon l’étudiant. « Le vrai problème, c’est l’écoulement. Les acheteurs proposent des prix très bas. Parfois, on ne couvre même pas nos dépenses », déplore-t-il. Dans un coin du champ, sous un arbre, des oignons attendent encore preneur. Le paradoxe est frappant car les récoltes sont abondantes, mais la rentabilité incertaine. Balkissa Kafando renchérit en indiquant que des clients viennent, mais ils veulent remplir un sac de 5 kilos avec plus que la quantité normale. « Si on accepte, on perd. Si on refuse, ils partent. » Une équation difficile pour ces jeunes entrepreneurs encore financièrement fragiles.

Daniel Zongo, étudiant en aviculture à Gaoua, reconverti actuellement dans le maraîchage, observe la même situation que ses camarades. « On a les terres, on produit, mais si les prix ne suivent pas, c’est compliqué. Parfois, on ne voit même pas les bénéfices. » Sur ses 2,75 hectares, il a expérimenté plusieurs cultures. Certaines réussissent, d’autres non. « La patate douce, par exemple, n’a pas donné. Le sol est trop argileux. Il faut s’adapter en permanence », fait-il savoir. Cette adaptation permanente est au cœur de leur apprentissage à Bagré. Ici, l’agriculture n’est pas une science exacte, mais un équilibre fragile entre connaissances, intuition et résilience.

Au milieu des champs de Bagré en ce mois d’avril, c’est la culture de l’oignon qui tire son épingle du jeu. Partout sur la plaine, des tas impressionnants de bulbes violets s’étalent à l’air libre sous des arbres. Leur odeur, légèrement piquante, flotte dans l’air chaud. C’est la réussite de la saison surtout pour nos incubés. « En termes de rendement, l’oignon est clairement en tête, avec l’aubergine et le maïs frais », affirme la jeune Wendinda Fatou. Wilfried Zongnaba aussi évoque des productions d’oignons allant jusqu’à plusieurs tonnes sur certaines parcelles.

Pourquoi l’oignon ? La réponse pour les incubés tient à plusieurs facteurs avec une période adaptée, bonne adaptation au sol de Bagré, une maîtrise progressive des techniques culturales et une forte durée de conservation. Néanmoins cette réussite de production reste insuffisante pour ces étudiants ambitieux. « On produit bien, mais si on ne vend pas bien, ça devient un problème », insiste Wilfried. Malgré tout, cette campagne réussie redonne confiance. Pour Balkissa, c’est aussi une fierté personnelle. « Quand tu vois le fruit de ton travail comme ça, tu oublies un peu les difficultés. » Autour d’elle, un large rayon d’oignons exposé symbolise bien plus qu’une simple récolte mais aussi une revanche sur les moments de doutes.

« Ceux qui ont fait l’université...apportent quand même une certaine innovation à l’agriculture »

Au-delà des champs, ces jeunes portent une vision. Une vision d’une agriculture moderne, innovante, portée par des diplômés capables de conjuguer savoir académique et réalités de terrain pour apporter des innovations. « Je voudrais simplement dire aux personnes qui trouvent que l’agriculture est dévalorisante que ce n’est pas seulement pour ceux qui n’ont pas fait l’école. Au contraire, ceux qui ont fait l’université, en étant en agriculture, ils apportent quand même une certaine innovation à l’agriculture. Donc, si nous allons laisser l’agriculture entre les mains de nos parents qui n’ont pas, quand même de grandes idées pour rénover le secteur, on va voir que nous n’allons pas avancer dans ce domaine-là », martèle Wendinda Fatou. Un message important dans un contexte où le secteur agricole souffre encore d’une image dévalorisée.

Pour Wilfried, l’avenir de l’agriculture passe aussi par la transformation. « Si on avait des unités de transformation, on pourrait mieux valoriser nos produits. Par exemple, transformer la tomate, produire des semences… Mais pour cela, il faut des moyens. Accès au financement, équipements, marchés structurés… Les besoins sont nombreux. On a besoin d’accompagnement, de partenaires. On est prêts à travailler, mais il faut un coup de pouce », lance le jeune homme. Daniel Zongo, lui, pense qu’il est possible d’agrandir, d’embaucher, de produire à condition de se rassurer que ce soit rentable.
Tous ces étudiants partagent la même ambition de s’installer durablement, de devenir des modèles, inspirer d’autres jeunes. Un objectif en phase avec la vision des autorités.

Un engagement des autorités pour ancrer l’agrobusiness étudiant

Au-delà des performances enregistrées sur le terrain, le projet d’incubation agricole de l’ANVAR s’inscrit dans une volonté politique affirmée de faire émerger une nouvelle génération d’entrepreneurs agricoles. Le 7 avril 2023, le ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation, le Pr Adjima Thiombiano, s’est rendu sur le site du pôle de croissance de Bagré à la tête d’une délégation gouvernementale, aux côtés d’étudiants, pour constater de visu les premières réalisations et mesurer les défis à relever avant le déploiement à grande échelle de ce programme structurant.

Quelques mois plus tard, le 9 mars 2024, avant leur sortie de promotion, le président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, a lui aussi foulé ces terres agricoles, saluant l’engagement des étudiants pionniers. « Vous êtes les premiers, vous êtes les modèles », leur a-t-il lancé, tout en réaffirmant l’accompagnement de l’État, notamment à travers la mise à disposition de forages, d’intrants et de semences. L’ambition est de faire de ces jeunes des références capables de former à leur tour, dans une dynamique de démultiplication des compétences, afin de bâtir une agriculture moderne, compétitive et tournée vers l’autosuffisance alimentaire.

Source:    lefaso.net/ 


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